Hier, on a voulu rendre hommage aux victimes. Aujourd’hui, on va faire l’autopsie d’un récit. Comment on a raconté Bissonnette, et ce que ça dit du Québec.
9ans plus tard, ce qui frappe, ce n’est pas seulement l’horreur du crime. C’est la manière dont il a été raconté, digéré, “géré” médiatiquement. Comme si la société avait voulu faire deux choses en même temps. Condamner le geste, mais éviter d’en regarder les racines trop longtemps.
Première remarque est que la justice a nommé la haine. Les médias ont souvent dilué le politique. Sur le plan judiciaire, un élément central est clair: le juge François Huot a conclu que le geste était animé par une “haine viscérale” visant les immigrants musulmans.
On parle d’un crime prémédité, dans un lieu de culte, visant un groupe religieux précis. Ça ressemble à ce que tout le monde appelle du terrorisme dans n’importe quel autre contexte.
Et pourtant, il y a un décalage énorme entre la gravité politique des faits et le cadrage dominant dans l’espace public.
Une grande partie de la couverture a fonctionné en mode “justice et faits divers”. La peine, la procédure, les expertises, l’accusé, ses larmes, son histoire personnelle. Bref, l’événement comme dossier, plus que comme symptôme social.
Un détail révélateur, est que la Couronne n’a pas retenu d’accusations liées au terrorisme, malgré la dimension idéologique et la cible. Ce choix institutionnel a mécaniquement permis aux médias de rester dans un récit “drame, tragédie, fusillade”, plutôt que “terrorisme islamophobe et suprémaciste blanc”. Ce n’est pas un détail, c’est un cadrage.
Et ce cadrage on le connait bien, c'est celui du “Loup solitaire”, “fragilité”, “santé mentale”... le kit de dépolitisation
Dès les premiers jours, un réflexe a tourné en boucle: psychologiser. Isoler l’individu. Le réduire à sa détresse. À sa “solitude”. À son “mal-être”. Comme si ça rassurait: si c’est un individu cassé, alors ce n’est pas nous.
Le problème, c’est que ce réflexe efface la question centrale.
Il ne s’est pas contenté de “craquer”. Il a choisi une cible islamophobe, dans un contexte social où l’islam est déjà traité comme une inquiétude légitime dans trop de débats publics.
L’analyse universitaire le disait déjà en 2017. La figure du “loup solitaire” sert aussi à dédouaner la société, à éviter de regarder la radicalisation comme un produit du climat politique et médiatique.
Oui, la santé mentale existe. Oui, l’intimidation peut exister. Mais aucune de ces dimensions n’explique à elle seule pourquoi la violence se fixe sur une mosquée, pourquoi elle prend l’islam comme cible, pourquoi elle s’inscrit dans un imaginaire d’extrême droite.
Il y a aussi le volet de la radicalisation sur web, l’extrême droite, et la banalisation ambiante.
La radicalisation de Bissonnette n’est pas un mystère ésotérique. C’est un trajet devenu classique. Consommation de contenus haineux, obsession identitaire, fantasmes de menace, fascination pour des tueurs de masse, et glissement vers l’acte.
Et ce trajet se fait dans une époque où les idées d’extrême droite circulent vite, se “normalisent” en se déguisant: “opinion”, “inquiétude”, “débat légitime”, “valeurs”, “sécurité”.
Un article de The Conversation soulignait déjà comment les tensions identitaires, le rôle de certains relais d’opinion et la présence de groupuscules d’extrême droite créent un terreau où la haine peut prospérer. Si on refuse de nommer l’idéologie, on se condamne à rejouer le scénario.
Pendant qu’on nous répétait qu’il fallait “protéger nos jeunes” de la radicalisation islamiste, l’État a réellement mis des moyens sur la table. Au Québec, dès 2015, un Plan d’action gouvernemental 2015-2018 est lancé pour “agir, prévenir, détecter et vivre ensemble” face à la radicalisation menant à la violence.
Dans la même période, Montréal met sur pied le Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), justement dans un contexte où des jeunes Québécois tentaient de partir rejoindre la Syrie, avec ligne d’aide, accompagnement et formation des intervenants.
Bref, quand la peur publique vise “le djihadisme”, on sait créer des structures, des budgets, des programmes, des cellules de prévention.
Et après le 29 janvier 2017? Est-ce qu’on a déclenché la même urgence pour la radicalisation d’extrême droite, suprémaciste blanche et islamophobe? Sur le papier, le Canada affirme viser toutes les formes d’extrémisme violent via ses dispositifs fédéraux de prévention (Canada Centre, stratégie nationale), sans l’associer à une seule religion.
Mais dans le récit public, l’effet Bissonnette a été beaucoup moins net. On a condamné l’acte, on a pleuré, on a commémoré, puis on a souvent glissé vers la psychologie et l’exception individuelle, au lieu de traiter la suprématie blanche comme une menace structurée qui recrute, qui se copie, qui circule. Et c’est là que le contraste devient politique.
On a su construire une réponse institutionnelle visible pour un type de radicalisation, et on a eu beaucoup plus de mal à provoquer la même prise de conscience collective quand le terrorisme vient de chez “nous”.
L'autre point est le mot que beaucoup ont eu du mal à dire...suprémacisme blanc. Le cœur du problème est là aussi.
Dans l’imaginaire médiatique, “terrorisme” a longtemps été associé à une figure racialisée.
Quand l’auteur est blanc, on cherche autre chose. Un drame, une tragédie, une dérive personnelle, une anomalie.
Pourtant, l’intention de terreur est là, l’acte est là, la cible symbolique est là. Et surtout, l’héritage est là.
Parce que oui, d’autres suprémacistes et islamophobes l’ont pris comme modèle. Ce n’est pas une formule militante, c’est documenté.
Saviez vous que le nom d’Alexandre Bissonnette a été rapporté comme inscrit sur une arme ou un chargeur dans la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande?
C’est exactement comme ça que fonctionne le terrorisme d’extrême droite. Par la circulation des noms, des manifestes, des références, des “modèles” à imiter. Refuser de nommer ce terrorisme, de rendre compte de l'organisation de la suprématie blanche, c’est lui laisser le luxe du flou.
Plusieurs années après le massacre, on a eu aussi le volet du “père qui écrit un livre”... quand la victimisation devient une stratégie de récit.
Le père de Bissonnette qui publie un livre pour installer l’idée que son fils serait aussi une victime.
Qu’un parent souffre, c’est humain. Qu’un parent cherche des explications, c’est compréhensible. Mais quand le récit sert à effacer la radicalisation, à minimiser l’idéologie, à déplacer la responsabilité vers “l’intimidation” ou les institutions, on n’est plus dans le deuil. On est dans une bataille de cadrage.
Ce genre de démarche a un effet concret. Elle fabrique une empathie asymétrique. Elle remet le projecteur sur l’auteur, encore, au détriment des victimes et du contexte islamophobe. Elle pousse à retransformer un acte politique en “tragédie familiale”.
Et surtout, elle teste la complaisance médiatique. Est-ce qu’on offrirait une pareille scène, une pareille indulgence, une pareille tribune sur Tout le monde en parle, si l’auteur avait été musulman et revendiqué une idéologie islamiste? La question n’est pas rhétorique. Elle est structurante.
Un autre aspect, rarement abordé frontalement en lien avec le père, est que des reportages ont établi que le père est déjà allé au champ de tir avec son fils, et que, le soir du 29 janvier 2017, Bissonnette a soupé avec sa famille avant d’annoncer qu’il allait à son club de tir, puis son père l’a appelé lorsqu’il a compris qu’il quittait la maison avec des armes.
Ces faits, à eux seuls, ne prouvent évidemment pas une responsabilité criminelle du père, et ce n’est pas ce que je suggère. Mais ils éclairent un contraste qui mérite d’être nommé.
Dans l’imaginaire public, quand la violence est associée à l’islamisme, on cherche vite autour du coupable des “complicités”, des “réseaux”, des “signaux”, quitte à étirer la suspicion jusqu’à la famille. Quand la violence est suprémaciste blanche, le réflexe est plus souvent de refermer l’histoire sur l’individu, sa détresse, son isolement. Ce décalage, c’est aussi une partie de l’autopsie.
Ce que le Québec doit regarder en face, c'est l’autopsie de ce drame, ce n’est pas seulement la biographie d’un tueur.
C’est l’autopsie d’une société qui, même après un attentat islamophobe, continue de banaliser l’islamophobie comme un “débat”, et continue d’hésiter à nommer le terrorisme quand il est blanc.
Nommer, ce n’est pas jouer avec les mots. Nommer, c’est refuser que ça recommence.
Et si des suprémacistes peuvent encore se transmettre son nom comme un trophée, si des récits peuvent encore présenter l’auteur comme une “victime”, si les médias peuvent encore glisser vers la psychologisation plutôt que vers la politique, alors oui, on doit le dire clairement: on n’a pas fini le travail.
Autopsie d’un récit. Comment on a raconté Bissonnette, et ce que ça dit du Québec.
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