Cet article m'est venu après avoir regardé une vidéo de Georges Laraque racontant qu'à l'âge de huit ans, il se faisait traiter de «N». .. Et j'ai lu énormément de témoignages de personnalités publiques québécoises racisées. Des artistes, des sportifs, des journalistes, des chercheurs, des élus...Beaucoup racontent avoir subi du racisme dès leur enfance. Bref Les histoires changent, mais les mécanismes reviennent sans cesse.
Et pourtant, à chaque fois, le même scénario se répète.
Les médias publient le témoignage. Les commentaires se remplissent de messages de soutien : « Bravo pour ton courage », « Merci pour ton témoignage. » Puis plus rien.
Le témoignage est traité comme une histoire personnelle, jamais comme le symptôme d'un phénomène social.
Pourtant, lorsque des dizaines de personnes racisées, issues de milieux complètement différents, racontent des expériences similaires, la question ne devrait plus être de savoir si leur histoire est émouvante. La question devrait être : qu'est-ce que ces récits disent du Québec ?
En sciences sociales, lorsqu'un même phénomène se répète chez des individus qui ne se connaissent pas, qui ont grandi dans des contextes différents et qui exercent des professions différentes, on cherche des causes sociales. On essaie de comprendre ce qui relie ces expériences. Pourquoi, lorsqu'il est question de racisme, refuse-t-on si souvent de faire ce travail ?
Au lieu de produire une réflexion collective, notre société accumule des témoignages sans jamais en tirer de conclusions. Comme si cent histoires identiques racontaient seulement cent destins individuels, et jamais un phénomène social.
C'est précisément cette réflexion qui est évacuée.
Le cas de Haroun Bouazzi l'illustre bien. Lorsqu'il a voulu déplacer le débat du vécu individuel vers une réflexion sur les mécanismes du racisme dans les institutions, le débat ne s'est plus concentré sur ce qu'il dénonçait, mais sur lui-même. Une grande partie de l'attention médiatique et politique s'est déplacée vers ses propos, leur légitimité et sa personne.
Ce renversement révèle quelque chose de plus profond.
Les personnes racisées sont souvent autorisées à témoigner. On accepte qu'elles racontent ce qu'elles ont vécu. On les écoute. On les félicite pour leur courage. Mais dès qu'elles cherchent à expliquer ce que leur expérience révèle de la société, leur parole devient soudainement beaucoup plus contestée.
Comme si elles avaient le droit d'être des témoins, mais pas des penseurs.
Comme si elles pouvaient produire des preuves, mais certainement pas produire du savoir.
Pourtant, qui est mieux placé pour réfléchir aux mécanismes du racisme que celles et ceux qui les subissent depuis l'enfance, parfois pendant des décennies ?
Cette distinction est fondamentale. Un témoin raconte. Un intellectuel analyse. Un militant propose de transformer la société. Or, les personnes racisées semblent souvent cantonnées au premier rôle. On attend d'elles qu'elles livrent leur douleur, pas qu'elles élaborent une critique politique des structures qui l'ont produite.
C'est sans doute là que réside l'un des mécanismes les plus efficaces du racisme contemporain. Il ne consiste pas seulement à nier certaines expériences. Il consiste aussi à empêcher que ces expériences deviennent une connaissance collective capable de remettre en cause l'ordre établi.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le Québec refuse toujours de reconnaître officiellement l'existence d'un racisme systémique. Comment pourrait-on tirer des conclusions collectives de centaines de témoignages si, dès le départ, on refuse l'idée même que ces expériences puissent relever d'un phénomène structurel ?
On en arrive alors à une situation absurde : les témoignages s'accumulent, tout le monde les trouve bouleversants, mais personne n'est censé en conclure quoi que ce soit.
Ce n'est pas de l'antiracisme. C'est une manière de neutraliser la portée politique du racisme. On autorise les personnes racisées à raconter ce qu'elles ont vécu, à condition que cela ne remette jamais en cause le fonctionnement des institutions ou le récit que la société se fait d'elle-même.
On célèbre le courage des victimes, mais on désarme leur pensée.
Et tant que le racisme sera réduit à une succession d'histoires personnelles plutôt qu'à un phénomène social à combattre collectivement, les témoignages continueront de s'empiler... sans que rien ne change.
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