Le premier ministre du Canada, Mark Carney, répète ces derniers temps que les « puissances moyennes » devraient s’unir pour défendre leurs intérêts dans un monde dominé par quelques grandes puissances. Précisons-le d’emblée: ce concept n’est pas nouveau et Carney ne l’a pas inventé. La notion de « puissance moyenne » a été popularisée au Canada après la Seconde Guerre mondiale par des dirigeants comme William Lyon Mackenzie King et Louis St-Laurent pour décrire des pays qui, sans être des superpuissances, prétendaient jouer un rôle diplomatique et multilatéral dans l’ordre international.
Mais si le concept existe depuis longtemps, son usage politique aujourd’hui mérite d’être interrogé. Car derrière cette idée se cache une logique assez proche de celle de la « classe moyenne » dans le capitalisme. Historiquement, la bourgeoisie a stabilisé son pouvoir en s’appuyant sur une couche intermédiaire à qui l’on promet une autonomie et un rôle d’équilibre. En réalité, cette classe moyenne sert souvent de tampon social qui permet de préserver l’ordre dominant.
Le discours sur les « puissances moyennes » fonctionne un peu de la même manière, mais à l’échelle des États. On crée l’image d’une « classe moyenne des nations » qui ne serait ni impériale ni dominée, et qui pourrait jouer un rôle d’arbitre raisonnable dans les conflits du monde.
Le problème, c’est que cette posture ne correspond pas vraiment à la réalité canadienne. Le Canada est profondément intégré au bloc occidental et aux alliances militaires dirigées par les grandes puissances nucléaires, notamment l’Organisation du traité de l'Atlantique nord et le NORAD, aux côtés des États-Unis. Historiquement, Ottawa s’est presque toujours aligné sur les grandes orientations stratégiques de Washington et a soutenu la plupart de ses interventions militaires.
Dans ces conditions, il est difficile de se présenter comme une force intermédiaire indépendante ou comme une sorte de résistance face aux grandes puissances.
On l’a vu récemment encore avec le soutien politique et diplomatique du Canada au génocide à Gaza, largement dénoncées à travers le monde comme. Dans ce contexte, entendre Ottawa se présenter comme une « puissance moyenne » modératrice relève davantage de la communication politique que d’une véritable posture indépendante.
Il existe pourtant un précédent historique qui éclaire bien ce débat: celui du Mouvement des non-alignés dans les années 1960 et 1970. Des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine avaient alors tenté de construire une véritable troisième voie entre les blocs dominés par les États-Unis et l’Union soviétique. Leur objectif était précisément d’échapper à l’alignement militaire et politique imposé par les grandes puissances.
La différence est fondamentale. Les pays non alignés cherchaient une autonomie réelle face aux empires de la guerre froide. Le Canada, lui, est structurellement intégré à l’architecture géopolitique occidentale. La rhétorique des « puissances moyennes » ressemble donc moins à une stratégie d’indépendance qu’à une tentative de se donner l’image d’un acteur modéré et équilibré.
Comme la classe moyenne dans le capitalisme, cette « classe moyenne des nations » sert surtout à créer l’illusion d’un espace intermédiaire entre domination et dépendance. Une fiction politique utile pour masquer les rapports de puissance et permettre à des États profondément intégrés à l’ordre dominant de prétendre qu’ils se tiennent au-dessus de la mêlée.
Et si, vraiment, des « puissances moyennes » veulent s’unir pour peser face aux empires, il faudrait surtout qu’elles excluent le Canada. Parce qu’Ottawa n’a rien d’un médiateur indépendant: c’est une extension docile du bloc états-unien, la serpillière diplomatique des États-Unis et d’Israël, toujours prêt à suivre la ligne, à couvrir l’injustifiable et à se donner ensuite des airs de vertu multilatérale.
Une coalition de pays qui chercheraient une autonomie réelle ne peut pas se construire avec un État dont la politique étrangère consiste, à valider l’ordre impérial puis à demander qu’on l’applaudisse pour sa « modération ».
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