Dans notre texte sur le terroriste suprémaciste blanc de la mosquée de Québec, on a publié sa photo, et certains nous ont fait part de leur gêne et de leur sentiment qu’il ne faudrait pas exposer le nom et l’image de ce genre de personnage.
C’est un point de vue légitime, et on le comprend très bien. L’idée d’éviter de donner une forme de visibilité à l’auteur d’un acte terroriste peut être une démarche éthique, cohérente, et on ne la balaie pas.
Notre choix, cependant, s’inscrit dans une autre logique, une logique antiraciste, qui vise moins la “visibilité” en soi que l’asymétrie de traitement dans l’espace public.
On vit dans un contexte où, quand l’auteur est racisé, les médias dominants n’hésitent pas à afficher le nom, le visage, l’entourage, et à associer l’acte à une identité, une religion ou une origine. Le résultat, c’est que l’imaginaire collectif finit par coller le mot “terrorisme” à certains visages plus qu’à d’autres.
À l’inverse, quand l’auteur est blanc, on voit plus souvent des récits qui individualisent, qui psychologisent, et des choix d’images ou de cadrage qui atténuent la dimension idéologique. Ce n’est pas une règle absolue, mais c’est une tendance suffisamment présente pour avoir des effets.
C’est précisément pour casser ce réflexe que nous avons décidé de montrer son visage.
Pas pour le mettre en avant, pas pour nourrir une curiosité malsaine, et encore moins pour raconter sa vie. Mais pour refuser que le terrorisme suprémaciste blanc reste quelque chose d’abstrait, sans auteur identifiable, sans responsabilité clairement nommée, comme si c’était une anomalie hors-sol.
Montrer le visage, dans une image qui ne le valorise pas, c’est aussi rappeler une réalité simple: ici aussi, le terrorisme a un visage, et il n’est pas celui que les stéréotypes médiatiques nous imposent habituellement.
Ce choix est aussi une manière de mettre en lumière un problème plus large de représentation. Il existe des critiques récurrentes sur la façon dont les médias illustrent la criminalité et la dangerosité, avec des visuels qui sur-exposent des visages racisés et finissent par fabriquer, même involontairement, une association “naturelle” entre race et crime.
C’est le genre de mécanisme qui n’a pas besoin d’être intentionnel pour produire des effets très concrets: suspicion, stigmatisation, justification de politiques discriminatoires, banalisation du racisme au quotidien.
Donc oui, on entend l’argument “ne pas exposer”. Il est respectable. Mais notre démarche consiste à répondre à un déséquilibre réel: tant que l’espace médiatique dominant continuera à exposer massivement les racisés quand il parle de criminalité ou de terrorisme, on continuera à se battre pour que le terrorisme suprémaciste blanc soit nommé, montré et compris comme un phénomène politique, pas comme une simple “dérive individuelle”.
Et dans ce cadre, montrer le visage de l’horreur, ce n’est pas céder au spectacle. C’est déconstruire les images automatiques du terrorisme, et refuser le deux poids deux mesures qui protège encore trop souvent la violence raciste quand elle est blanche.
/image%2F7199906%2F20260131%2Fob_cb0421_1000059739.jpg)