Contexte : ce texte part d’une réflexion après que Stéphane Bureau a posé, en substance, la question à Nima Machouf et Amir Khadir : « Je ne vois pas les classes populaires embrasser les idées de gauche. Est-ce que ce n’est pas l’échec de la gauche de ne pas mobiliser ? »
C’est une formule qui a l’air neutre, presque sociologique, mais qui sert surtout de pirouette pour éviter de nommer le vrai responsable... la bourgeoisie et le capitalisme.
Parce que derrière cette phrase, que la droite adore, il y a une idée implicite.
Si “ça ne prend pas”, ce serait la faute de la gauche. Si le prolétariat ne se mobilise pas “comme il faudrait”, ce serait un manque de pédagogie, un problème de marketing, une incapacité à faire rêver. Comme si les classes populaires étaient un public à séduire, et non une classe exploitée à organiser contre ceux qui l’exploitent.
Les classes populaires existent se font écraser : salaires qui stagnent, loyers qui explosent, dettes qui étranglent, horaires qui brisent les corps, stress qui bouffe la tête.
On leur vole du temps, de la santé, de la dignité, puis on vient leur expliquer qu’elles “n’embrassent pas” assez une idée politique, comme si elles passaient leurs journées à hésiter dans un salon chauffé, entre deux tribunes d’opinion.
Le problème, c’est qu’on fait semblant d’oublier un détail majeur... l’espace médiatique n’est pas neutre.
La personne qui pose cette question arrive avec une force médiatique qu’aucune personnalité de gauche n’a. Et ce rapport de force, il compte. Parce que lui, ses amis, ses employeurs, et tout un écosystème passent leur temps à discréditer la gauche et à diffuser une propagande anti-gauche.
Jour après jour, chronique après chronique, on martèle que le problème, ce serait l’immigrant, le woke, le fonctionnaire, “les assistés”, la culture, les jeunes, les pauvres eux-mêmes. Tout le monde y passe, sauf les propriétaires, les actionnaires, les profiteurs, les patrons. On détourne la colère des classes populaires vers le bas et vers les côtés, jamais vers le haut.
Et ensuite, après des années de ce matraquage, ils reviennent avec une mine sérieuse pour demander pourquoi “les classes populaires n’embrassent pas la gauche”. C’est le monde à l’envers : ceux qui ont les micros, les plateaux, les chroniqueurs, les algorithmes, ceux qui passent leur temps à faire de la gauche une caricature, viennent ensuite reprocher à la gauche de ne pas réussir à gagner dans un terrain qu’ils contrôlent. Ils fabriquent l’hostilité, puis ils s’étonnent du résultat.
Alors oui, on n’a peut-être pas toujours su faire rêver... Mais il faut voir d’où on part. On ne parle pas à armes égales. On tente de reconstruire de la conscience de classe dans une société où tout est fait pour la casser : précarité, individualisation, compétition, horaires impossibles, épuisement, humiliations quotidiennes.Le système capitaliste ne se contente pas d’exploiter, il organise la fatigue, l’isolement et la survie permanente pour empêcher toute mobilisation. Et après, on ose venir dire : “vous voyez, ils ne se révoltent pas”.
Le véritable échec, ce n’est pas “la gauche qui ne mobilise pas”. Le véritable échec, c’est un système qui fabrique la misère, qui normalise l’injustice, qui protège les riches, puis qui reproche aux gens de ne pas réussir à se soulever pendant qu’ils survivent. Et pendant qu’on pointe la “gauche incapable”, la bourgeoisie continue tranquillement de faire ce qu’elle a toujours fait : prendre, accumuler, privatiser, et expliquer au passage que si ça va mal, c’est la faute de ceux qui demandent un peu de justice.
Et au fond, ça donne envie de répondre simplement : donnez-nous vos moyens. Donnez-nous les moyens de Québecor ou de Cogeco. Donnez au média Pivot ou à À bâbord les mêmes vitrines, les mêmes budgets, les mêmes réseaux d’influence. Donnez-nous les millions de financement public que Radio-Canada reçoit, mais avec un réel pluralisme politique. Et surtout, qu’on arrête la mascarade des “panels d’experts” où on invite toujours les mêmes bourgeois.
Nettez donc un communiste, un anarchiste, un altermondialiste, quelqu’un qui parle enfin du capital, de la propriété et du pouvoir. Et tant qu’à faire, qu’on remplace le catéchisme néolibéral de Pierre-Yves McSween par une personne qui parle de décroissance, qui assume l’affrontement avec la bourgeoisie et qui veut abolir la propriété lucrative. Là, on pourra reparler sérieusement de “faire rêver” et de “mobiliser”.⁸
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