Depuis qu’À gauche est rentré dans le game du débat sur les réseaux québécois, un des commentaires qu’il reçoit régulièrement et qui est perçu comme l’ultime compliment par beaucoup, c’est de dire que le texte ou un commentaire est « nuancé ».
Au Québec, la nuance est devenue une sorte de but moral. Si un média est nuancé, il est jugé sérieux, intelligent, fréquentable. À l’inverse, être tranché, affirmé, radical, c’est souvent être soupçonné d’être « idéologique », donc disqualifié d’avance. La nuance sert de certificat de respectabilité.
Sauf que la ligne éditoriale d’À gauche ne cherche pas la nuance comme finalité dans le monde actuel. Sa ligne politique est claire, anticapitaliste, antiraciste, écologique, féministes, décolonial, antifasciste...name it.
Le projet, est assumé, une société sans classes, l’abolition de la propriété lucrative, la fin des rapports de domination. Et soyons honnêtes : ce genre d’objectifs ne se formule pas avec beaucoup de demi-teintes ou nuance.
Dans ce cadre, chercher à être nuancé en toutes circonstances peut devenir problématique. Pas parce que le réel serait simple, mais parce que la nuance est souvent utilisée comme une stratégie de neutralisation politique. Elle sert à désamorcer les conflits, à lisser les rapports de force, à transformer des structures en « opinions », et des violences sociales en « débats d’idées ».
Objectivement, cette obsession de nuance aide les dominants. Pourquoi ? Parce que les dominants vivent très bien avec le statu quo. Chaque appel à « nuancer », à « comprendre les deux côtés », à « éviter les excès », ralentit la remise en cause des structures qui les protègent. La nuance devient une technique de temporisation. On discute pendant que rien ne change. On équilibre les discours pendant que la réalité, elle, reste profondément déséquilibrée.
Quand on exige de la nuance face au racisme, au colonialisme, au capitalisme ou au fascisme, on ne demande pas seulement de la complexité. On demande souvent de baisser le ton, de rendre la critique acceptable, de ne pas aller trop loin. Autrement dit, de ne pas menacer l’ordre existant. La nuance devient alors une injonction à rester dans les limites du dicible, c’est-à-dire dans les limites de ce qui ne dérange pas trop.
À gauche peut être nuancé, bien sûr. Mais ce n’est pas un objectif en soi, ni une posture morale. Et ce n’est certainement pas une boussole politique. Quand la nuance apparaît, c’est parfois par honnêteté analytique, parfois parce que les faits imposent des distinctions utiles, mais jamais pour obtenir un label de respectabilité.
Dans un monde structuré par des dominations claires, vouloir à tout prix être nuancé ne signifie pas être au-dessus de la mêlée. Cela signifie souvent, consciemment ou non, choisir le camp de ceux qui ont intérêt à ce que rien ne bouge.
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