Qu’est-ce qu’on dit, concrètement et généralement, aux personnes qui immigrent au Canada, venant d’Afrique, d’Amérique du Sud ou d’Asie?
On leur répète souvent la même chose. Vous êtes chanceux, ici c’est sécuritaire, stable, prospère.On ajoute parfois, plus ou moins explicitement...soyez reconnaissants.
Mais ce discours repose sur un non-dit fondamental.
Il suppose que la richesse et la sécurité du Canada seraient presque naturelles, qu’elles seraient le fruit d’un mérite moral, d’une bonne gouvernance abstraite ou d’une culture supérieure.
Or, celles et ceux qui arrivent des pays du Sud savent très bien que ce n’est pas ainsi que le monde fonctionne. Ils savent d’où vient cette prospérité. Ils savent sur quoi elle repose.
La richesse des pays occidentaux, dont le Canada, s’est d’abord construite sur la colonisation et la destruction des peuples autochtones. Ici même, sur ce territoire, la sécurité et l’ordre social ont été rendus possibles par l’expropriation, la dépossession et, dans bien des cas, l’élimination physique et culturelle des Premières Nations.
Le Canada est l’héritier direct des empires britannique et français, avec tout ce que cela implique de violence historique et de hiérarchies raciales et économiques.
Ensuite, dans l’histoire plus récente, cette prospérité s’est consolidée par l’impérialisme. Par l’extraction massive des ressources naturelles en Afrique.Par l’exploitation d’une main-d’œuvre sous-payée en Asie, rendue « compétitive » par la misère, la répression syndicale et les politiques imposées par les grandes puissances économiques.
Cette chaîne mondiale permet aux pays riches de consommer à bas prix, d’accumuler du capital et de maintenir un niveau de vie élevé, pendant que d’autres régions du monde sont maintenues dans la dépendance.
Même la sécurité canadienne n’est pas un miracle. Elle tient largement à des facteurs géopolitiques: un emplacement géographique éloigné des grandes zones de conflits, et surtout une alliance stratégique avec les États-Unis ( plus pour longtemps avec Trump). Mais pendant des décennies, cette position a permis au Canada de bénéficier d’un parapluie militaire sans en payer le coût humain et matériel. Cette stabilité n’est pas le produit d’une neutralité morale, mais d’un ordre mondial précis, structuré autour de rapports de force...Celui dont a parlé Carney, d’ailleurs. Sauf qu’il n’est pas encore mort, et son agonie peut durer des dizaines d’années.
Alors quand on dit aux personnes immigrantes qu’elles « profitent » de la richesse canadienne, on inverse la réalité. Elles ne viennent pas voler quoi que ce soit. Elles arrivent dans un système qui s’est enrichi historiquement grâce à un déséquilibre mondial dont leurs pays ont souvent payé le prix.
Il faut le dire clairement et je pense que c'est connu du plus grand nombre. Si certains pays sont riches, c’est aussi parce que d’autres ont été appauvris. Si ici la vie est plus stable, c’est parce qu’ailleurs l’instabilité a été produite, entretenue ou tolérée. Ce n’est pas une question de culpabilité individuelle, mais de lucidité politique, et d'une grande banalité.
Les personnes qui immigrent n’ont donc pas à se sentir redevables, ni honteuses de chercher de meilleures conditions de vie. Elles n’ont pas à porter le poids moral d’un système qu’elles n’ont pas conçu.
Bien sûr, elles s’intègrent à une société, elles y participent, elles y contribuent. Mais elles n’ont pas à remercier un ordre mondial profondément inégal pour le simple fait d’y survivre un peu mieux. Elle aurait aimé rester chez elle, croyez-moi.
Et surtout, il faut cesser de faire comme si le Canada était extérieur à cet ordre. Être membre du G7, ce n’est pas anodin. Cela signifie faire partie du club des pays qui bénéficient structurellement de la domination économique, politique et militaire à l’échelle mondiale. Même lorsque le Canada ne déclenche pas directement les conflits, il en tire des avantages.
Déculpabiliser les immigrants, ce n’est pas nier la réalité du Canada. C’est au contraire la regarder en face. C’est reconnaître que si ici on vit mieux, c’est aussi parce qu’ailleurs on vit moins bien, et que cette asymétrie n’est ni naturelle ni innocente.
S’installer au Canada, c’est aussi reprendre une part de ce qui a circulé à sens unique.
/image%2F7199906%2F20260127%2Fob_a85560_1000059403.jpg)