À chaque fois qu’on publie un article où on utilise des mots comme « blancs », « blancheur », « blanchité » ou « pacte racial », on a presque systématiquement une ou deux personnes qui débarquent en commentaire pour nier le sujet, minimiser, ou expliquer que « ça n’a rien à voir », que « c’est diviseur », que « le vrai problème c’est juste la classe ».
Et qu’on soit clairs, on ne parle même pas de la droite. Eux, on sait très bien ce qu’ils sont, et franchement on s’en fout un peu. Ce qui nous intéresse, c’est quand ce malaise vient de gens « de gauche », progressistes, parfois sincères, mais qui bloquent dès qu’on touche au fait racial.
Donc on va poser des bases, calmement, mais sans tourner autour du pot.
Le « pacte racial », c’est l’idée qu’une société peut tenir debout en distribuant inégalement l’humanité et la protection.
En clair, certaines vies comptent plus que d’autres, certaines violences sont tolérées, certaines humiliations deviennent normales, et certaines guerres deviennent justifiables.
Ce pacte ne remplace pas l’exploitation économique, il la complète, il l’organise, il la rend acceptable. Il sert à fabriquer un « nous » respectable, civilisé, innocent, et un « eux » suspect, dangereux, arriéré, envahissant...la fameuse construction de l'autre comme un danger !
Et quand on regarde l’histoire de l’impérialisme moderne, c’est difficile de faire comme si la race était un détail décoratif.
James Baldwin l’a dit mieux que personne, il faut regarder ce que l’Occident fait, pas ce qu’il prétend être. La blancheur, ce n’est pas juste une couleur de peau, c’est une position sociale, un récit, un passeport moral. C’est une manière de se penser comme la norme, comme le centre du monde, comme la référence universelle. Et c’est aussi une capacité à ne pas voir certaines choses, ou à les voir sans en tirer de conséquences.
On peut aussi s’appuyer sur Charles W. Mills, philosophe politique, qui a théorisé ce qu’il appelle le « pacte racial ». Dans The Racial Contract, il montre que la modernité occidentale ne repose pas seulement sur un contrat social abstrait et universel, mais sur un accord implicite entre Blancs définissant qui est pleinement humain et qui ne l’est pas. Ce pacte organise la hiérarchie des vies, rend acceptables l’esclavage, la colonisation et l’impérialisme, et continue de structurer les États contemporains, même quand la race disparaît du discours officiel. Autrement dit, le racial n’est pas un « ajout identitaire » aux analyses sociales : il est un pilier central de l’ordre politique occidental.
Regardez ce qui se passe avec Trump, et plus largement avec la droitisation autoritaire en Occident notamment le Québec. Ce n’est pas un simple délire individuel, ni un accident médiatique. C’est un moment de crise, et dans les moments de crise, le pacte racial se resserre.
On promet protection, statut, priorité, aux « vrais gens », aux « vrais nationaux », aux « gens d’ici »...mais on désigne ceux qui menacent cette promesse : migrants, musulmans, Arabes, Noirs, peuples du Sud, « étrangers », « envahisseurs ». Bien sûr, les mots ne sont jamais prononcés clairement, mais on connaît trop bien les dog whistles de certains nationalistes identitaires.
Et c’est là qu’il faut arrêter l’hypocrisie sur le « choc des civilisations ». Ce concept, c’est du racial maquillé en culture. On remplace « race » par « civilisation », « culture », « valeurs », « mode de vie », et on croit que ça devient neutre.
Non. C’est la même logique. Un bloc occidental supposé supérieur contre des peuples supposés incompatibles. C’est une grille de lecture qui sert à justifier les guerres, les occupations, les sanctions, les frontières militarisées, les humiliations quotidiennes. C’est l’impérialisme qui se raconte une histoire propre pour continuer à faire du sale.
Et ici, on va dire un truc que beaucoup n’aiment pas entendre, même à gauche : oui, il y a une différence entre occidentaux blancs privilégiés et occidentaux racisés. Pas parce que les uns seraient « meilleurs » que les autres, mais parce qu’ils ne vivent pas la même réalité matérielle, sociale, policière, médiatique.
Les occidentaux racisés vivent l’Occident comme un espace où ils doivent prouver qu’ils ont le droit d’être là, où ils peuvent être soupçonnés, contrôlés, humiliés, invisibilisés, et en même temps instrumentalisés. Et ça, ça change forcément la façon d’analyser le monde.
C’est même souvent visible. Car on reconnaît, dans les analyses, quand une gauche parle depuis un confort blanc, et quand elle parle depuis une expérience racisée de l’État, du travail, des frontières, de la guerre, de la police, des médias. Ce n’est pas une accusation morale, c’est un fait politique. Et si on veut être une gauche sérieuse, on doit arrêter de faire comme si « on est tous pareil » face à des structures qui, précisément, ne traitent pas tout le monde pareil.
Le problème, c’est qu’une partie de la gauche ne veut pas assumer ça. Elle veut bien parler de racisme en mode « valeurs », en mode gentillesse, en mode inclusion, tant que ça ne touche pas au pouvoir, tant que ça ne touche pas aux privilèges, tant que ça ne touche pas à l’impérialisme. Mais dès qu’on parle de pacte racial, de blanchité, d’Occident, de hiérarchie des vies, là ça devient « trop ». Là ça devient « identitaire ». Là ça devient « diviseur ».
Sauf que ce qui divise, ce n’est pas de nommer la réalité. Ce qui divise, c’est la réalité elle-même, et le silence qui la protège.
Alors non, on n’a pas honte de dire les choses. On n’a pas honte de parler de blancheur, de pacte racial, d’Occident, de hiérarchies raciales dans l’impérialisme. Parce que tant qu’on refuse de regarder ce pilier-là, on continue de faire des analyses amputées. Et nous, on n’est pas là pour faire des analyses confortables. On est là pour dire ce que beaucoup de gens vivent, ce que beaucoup voient, et ce que trop de gens à gauche préfèrent ne pas entendre, ou intégrer dans leur lecture du monde. Car en parler ne doit pas être la l’apanage des seuls racisés.
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