Si vous êtes de gauche, ou pensiez être de gauche, et que vous vous êtes extasié devant le discours de Mark Carney… on a un problème...
Ce discours est du bullshit premium. Du Davos-grade. Ça sonne “lucide”, “grave”, “historique”. Mais c’est surtout une opération de com pour vendre une ligne très simple: plus d’armement, plus d’extraction, plus de deals. Et un vernis moral pour que ça passe chez les centristes “progressistes”.
Carney commence avec les “valeurs”. Droits humains. Solidarité. Souveraineté. Intégrité territoriale. Ça fait propre. Puis il lâche une vérité qu’on connaît déjà: l’“ordre international fondé sur des règles” était une fiction. Il admet que “les plus forts s’exemptaient quand ça les arrangeait”. Il reconnaît que le droit international s’applique “avec une rigueur variable selon l’identité de l’accusé ou de la victime”. Donc il sait très bien comment ça marche. Mais il utilise cette lucidité comme décor. Pas comme engagement.
Le cœur du discours, c’est “vivre dans la vérité”. Il cite Havel et la “vie dans le mensonge”. Il raconte l’épicier qui affiche un slogan auquel personne ne croit, juste pour éviter les problèmes. Il dit qu’il faut retirer le panneau. Il dit qu’il faut arrêter de faire semblant. Et il promet le meilleur passage, celui qui fait applaudir les gens: “Apply the same standards to allies and rivals.” Appliquer les mêmes standards aux alliés et aux rivaux. Très bien. Parfait. Maintenant, qu’il le fasse.
Sauf qu’il ne le fait pas. Jamais. Il ne donne aucun exemple où le Canada appliquerait la même exigence à un allié puissant. Pire: il prouve l’inverse en direct. Il parle de l’Ukraine, clairement. Il dit que le Canada est au cœur d’une coalition et un gros contributeur par habitant à sa défense. Mais dans tout ce discours, il dit zéro fois Palestine. Zéro. Pas Gaza. Pas Cisjordanie. Pas occupation. Pas colonies. Rien.
Donc son “même standard”, c’est du bullshit. Quand ça vise un adversaire géopolitique, il brandit le droit, la souveraineté, l’intégrité territoriale. Quand ça concerne un allié, il efface le sujet. Et c’est exactement la définition de “living within a lie”.
Ensuite il vend un virage sécuritaire sous un nom cool: “values-based realism”. Traduction simple: on garde le vocabulaire des valeurs, mais on fait du rapport de force. Il le dit presque tel quel: on ne compte plus seulement sur la force de nos valeurs, mais sur “the value of our strength”. Donc la valeur, au final, c’est la puissance. Le reste, c’est du storytelling.
Après, il déroule le programme réel. Baisse d’impôts sur revenus, gains en capital, investissement. Fast-track d’un trillion en énergie, IA, minéraux critiques, corridors commerciaux. Et surtout, doublement des dépenses de défense d’ici 2030. Avec la liste qui va avec: radars, sous-marins, avions, troupes. C’est un projet d’économie de guerre soft, présenté comme une modernisation responsable. C’est ça le tour de passe-passe: faire passer une stratégie de puissance pour une stratégie de justice.
Il se présente aussi comme l’anti-hégémon, mais il construit un bloc. Il parle de “coalitions” et de “variable geometry”. En clair: on contourne les institutions quand elles deviennent gênantes, et on fait des clubs entre pays “compatibles”. Sur les minéraux critiques, il propose des “buyer’s clubs anchored in the G7”. Ça veut dire cartel d’acheteurs du G7 pour contrôler les règles du jeu. On appelle ça “résilience” et “standards partagés”. Mais c’est de la géoéconomie de puissance. Point.
Même son passage sur le “monde de forteresses” est hypocrite. Il critique les forteresses, puis il explique qu’il faut “strategic autonomy”, sécuriser l’énergie, l’alimentation, les minerais, les chaînes logistiques, la finance. Il décrit une forteresse, mais il la renomme. Il dit que c’est “partagé” et “efficace”. C’est la forteresse en costume.
Le résultat, c’est un discours qui veut te faire croire qu’il “nomme la réalité”. Mais il la nomme seulement quand ça sert son camp. Il promet l’universalité des droits, puis il sélectionne les victimes qui comptent. Il fait de grands sermons sur la cohérence, puis il évite le test le plus évident: la Palestine. Et il remplace le vieux slogan “rules-based order” par un nouveau slogan “values-based realism”. Même double standard. Même logique. Juste un rebranding pour que ça sonne intelligent.
Et le plus révoltant, c’est de voir des universitaires et des figures “progressistes” applaudir ce texte comme s’il s’agissait d’un moment historique, presque d’une fierté nationale. Sérieusement, ils ne sont pas tannés de se faire avoir par du storytelling de bourgeois en costume, emballé dans des mots comme “valeurs” et “droits humains” pendant qu’on prépare la militarisation et qu’on signe des deals? À force de crier au génie devant ce néolibéralisme impérialiste rebrandé en lucidité, ils finissent par être autre chose que naïfs: ils deviennent les attachés de presse bénévoles de la classe dominante.
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