MTV annonce la fin de ses chaînes de musique.
MTV est un pur produit du capitalisme triomphant.
Elle naît en 1981, au cœur de l’âge d’or néolibéral, exactement au moment où le capitalisme occidental sort de crise en se réorganisant autour du marché, de la dérégulation et de l’offensive idéologique contre toute alternative systémique.
La création de MTV coïncide avec l’ère Ronald Reagan, avec l’affirmation d’un capitalisme sûr de lui, conquérant, capable non seulement de produire des marchandises mais aussi de façonner les imaginaires. MTV n’était pas anticapitaliste.
Elle était au contraire l’un de ses instruments culturels les plus efficaces du soft power capitaliste et de l'impérialisme US. Elle vendait de la musique, mais aussi des styles de vie, des identités, une jeunesse mondialisée compatible avec le marché.
Dans ce moment historique, le capitalisme pouvait se permettre une certaine profusion culturelle. Il finançait des formes artistiques variées parce qu’elles servaient une fonction idéologique centrale. Montrer que le monde occidental était libre, créatif, désirable, en opposition directe avec le bloc soviétique.
La musique, la pop culture, la circulation des images participaient de cette guerre symbolique. Et elle fut gagnée. La chute de l’URSS n’est pas seulement militaire ou économique, elle est aussi culturelle.
Après la disparition de l’URSS, le capitalisme entre dans une nouvelle phase. Il n’a plus besoin de séduire face à un rival systémique. Il n’a plus besoin de financer des espaces culturels coûteux au nom d’un projet idéologique global. Il peut se recentrer sur ce qu’il fait le mieux quand il est sans contre-pouvoir. Extraire de la valeur, réduire les coûts, standardiser, rentabiliser.
C’est là que MTV commence à changer. La musique devient secondaire. Les clips deviennent trop chers pour trop peu de rendement. La culture n’est plus un terrain stratégique, elle devient un simple poste de dépense. Le capitalisme tardif ne cherche plus à produire du sens, mais à capter de l’attention. La téléréalité remplace la création. Le format remplace le contenu. L’algorithme remplace la programmation.
Il faut aussi le dire clairement. MTV n’a pas été tuée par un extérieur au capitalisme, mais par ses propres mutations internes. L’essor d’Internet, du streaming et de plateformes comme YouTube ne sont pas une rupture anticapitaliste, mais l’approfondissement du même système.
Là où MTV incarnait un capitalisme industriel et médiatique centralisé, YouTube incarne un capitalisme numérique, dérégulé, fondé sur la captation de données, la gratuité apparente et la mise au travail des utilisateurs eux-mêmes. Le capitalisme n’a pas abandonné la musique, il a simplement trouvé un moyen plus efficace de l’exploiter sans payer de grille, sans financer de programmation, sans assumer de responsabilité culturelle. MTV devient alors obsolète non parce que la musique disparaît, mais parce qu’elle peut désormais être monétisée autrement, plus brutalement, plus massivement, et avec encore moins de médiation humaine.
Et cette transformation ne s’est pas faite au bénéfice des artistes. Avec le streaming, notamment via Spotify, la valeur produite par la musique a été massivement captée en amont. Les artistes gagnent moins, parfois presque rien, tandis que les plateformes et les grandes maisons de disques sécurisent l’essentiel des revenus grâce aux catalogues, aux contrats et aux logiques d’échelle.
Là où MTV finançait encore indirectement de la visibilité et de la circulation culturelle, le capitalisme de plateforme extrait la valeur sans redistribuer, transformant la musique en flux permanent à faible coût, au détriment de celles et ceux qui la produisent.
La fin des chaînes musicales MTV ne dit pas seulement quelque chose de la musique ou des médias. Elle s’inscrit dans un moment plus large de reconfiguration du capitalisme néolibéral. Un système qui, après avoir promis "liberté, créativité et prospérité" dans les années 80, se replie aujourd’hui sur des formes plus dures, plus autoritaires, moins culturelles.
Quand le capitalisme n’a plus de récit positif à offrir, il laisse le terrain à des forces politiques qui transforment la frustration sociale en peur, en identité et en exclusion. La montée de l’extrême droite, comme la disparition de MTV, ne sont pas des anomalies séparées. Elles sont deux symptômes d’un même moment historique où le néolibéralisme, incapable de se renouveler par le consentement, cherche à se maintenir par la contrainte.
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