4 nuances de droites et une gauche: voilà le Québec!
Au Québec, il y a un truc qu’on doit enfin dire clairement: la boussole politique a été volontairement déréglée. Pas par accident, pas “par confusion”, pas parce que les gens seraient trop bêtes pour comprendre. Non. Elle a été dérégulée parce que ça arrange parfaitement la bourgeoisie libérale et l’ordre médiatique qui la sert.
Résultat: tout le monde se retrouve magiquement “au centre”, tout le monde serait “modéré”, “raisonnable”, “pragmatique”… et pendant ce temps-là, les politiques de droite avancent tranquillement, sans résistance sérieuse, avec l’illusion qu’il existerait une grande diversité d’idées au Québec. Alors qu’en réalité, on a surtout plusieurs nuances de droite, et une gauche minoritaire qui essaie encore d’exister dans un paysage verrouillé.
Pour comprendre l’arnaque, il faut revenir à un truc simple: la social-démocratie, historiquement, c’est l’idée de corriger le capitalisme par des services publics, des protections sociales, une redistribution, une force syndicale, une logique d’État-providence.
Ce n’est pas la révolution, ce n’est pas “abolir le système”, mais ce n’est pas non plus la droite. Pendant longtemps, le PQ des années René Lévesque pouvait ressembler à ça sur certains aspects: un compromis national-populaire avec des éléments sociaux, une époque où l’État québécois construisait encore des protections au lieu de les démanteler.
Et le PLQ d’un Trudeau, à l’époque, c’était ce qu’on appelait du social-libéralisme: une gestion “humanisée” du capitalisme, avec des droits et un minimum de filet social.
Mais attention: ça, aujourd’hui, c’est exactement ce que la bourgeoisie appelle “le centre”. Et c’est là que la manipulation commence.
Parce que dans le logiciel actuel, le “centre” n’est plus une position entre deux pôles. C’est une frontière idéologique. Une barrière. Un enclos. Le centre, c’est: on reste dans l’économie de marché, on ne touche pas aux structures du capitalisme, on ne remet jamais en cause la propriété lucrative, on ne dérange pas les puissants, et on appelle ça “raisonnable”.
Le problème, c’est que ça n’a rien de neutre. Ça s’appelle une droite. Une droite polie, une droite propre, une droite qui sourit et qui fait semblant de “rassembler”. Mais une droite quand même.
Et c’est là qu’entre en scène le concept d’“extrême centre”. L’extrême centre, c’est ce moment où des gens qui se prétendent “modérés” deviennent en réalité fanatiques d’un seul cadre: le capitalisme est indépassable, l’ordre est sacré, et toute contestation radicale est traitée comme une menace.
Ce n’est pas juste “au milieu”. C’est une droite agressive qui se déguise en neutralité. Une machine à disqualifier la gauche, à criminaliser la colère sociale, à expliquer qu’il n’y a “pas d’alternative”. C’est cette posture qui prétend combattre les extrêmes, mais qui, dans les faits, ne combat qu’une seule chose: la possibilité qu’un vrai mouvement populaire remette en cause la domination économique.
Alors, c’est quoi la gauche, la vraie, dans cette boussole-là?
La gauche, elle commence par un geste simple: dénoncer le capitalisme et vouloir le dépasser.
Pas juste “l’améliorer”, pas juste “l’encadrer”, pas juste “le rendre plus gentil”. Le dépasser. Et à partir de là, elle adopte naturellement les autres luttes, parce qu’elles sont liées: le féminisme, l’antiracisme, l’écologie, les droits des travailleurs, éradiquer la pauvreté, la lutte contre l’impérialisme.
Pas comme des “options” dans un programme marketing, mais comme une cohérence politique. Parce que si tu restes dans un système où l’accumulation privée domine tout, tu peux faire des petites mesures sociales, oui, mais tu n’iras jamais au bout. Tu soignes la fièvre sans toucher à l’infection.
Et c’est exactement pour ça qu’avoir une ou deux mesures qui ont l’air sociales ne fait pas de toi un parti du centre. Et encore moins un parti de gauche.
Parce que la question n’est pas juste “est-ce que tu aides un peu les gens”. La question, c’est “qui tu aides, contre qui, et dans quel cadre”.
Si tu dis: oui on va aider, mais d’abord “les Québécois de souche”. Si tu dis: oui on va améliorer les services, mais il y a “trop d’immigrants”. Si tu dis: oui on va protéger le peuple, mais en pointant des minorités comme problème politique… alors ton social devient une préférence nationale. Et la préférence nationale, c’est le logiciel historique de l’extrême droite.
Ça ne devient pas “nuancé” parce que tu mets une couche de vernis social. Ça devient juste plus dangereux, parce que ça donne une allure respectable à une logique d’exclusion.
Et ça, au Québec, on l’a vu exploser avec la CAQ. La droite identitaire nationaliste s’est installée comme axe central du pouvoir. Un mélange de gestion patronale, d’autorité, de méfiance envers les syndicats, et d’obsession identitaire sur l’immigration, l’islam, la culture, la “nation”. Et le pire, c’est que le PQ, au lieu de tenir une ligne différente, a largement rejoint ce terrain-là. Il peut conserver une posture plus “sociale” dans certains discours, mais quand tu joues avec l’idée que le problème du Québec c’est l’immigration, quand tu alimentes l’angoisse identitaire, tu nourris un imaginaire qui mène directement à l’extrême droite.
Tu peux repeindre ça comme tu veux, ça ne change pas la direction.
Le PLQ, lui, n’est pas le centre non plus. C’est une droite libérale classique: pro-marché, pro-business, gestionnaire, alignée sur l’idée que la prospérité ruisselle (spoiler: elle ruisselle surtout vers le haut).
Ce n’est pas du “centre”, c’est une droite économique avec un vernis progressiste.
Et le PCQ, c’est encore autre chose: libertarien, conservateur, anti-État, plus brutal dans son rapport aux syndicats et aux droits sociaux. En gros, si on résume honnêtement le Québec politique, on a quatre nuances de droite, avec des intensités différentes, et une gauche qui tente de respirer dans un espace médiatique hostile.
Et si on veut simplifier brutalement pour aller vite, il y a un marqueur qui ne trompe presque jamais: attaque-tu les syndicats? Attaque-tu les immigrants? Si tu coches une de ces deux cases, tu es de droite.
Le reste, c’est du bruit. Parce que le cœur de la droite, ce n’est pas juste une “opinion”, c'est une structure qui veut casser les contre-pouvoirs sociaux et diviser le peuple.
Et quoi de mieux que les syndicats et les immigrants pour faire ça. Les syndicats, parce qu’ils représentent l’organisation collective du travail contre le patronat. Les immigrants, parce qu’ils deviennent le bouc émissaire parfait pour éviter de parler du vrai responsable: les riches, les propriétaires, les intérêts économiques.
Le centre, dans tout ça, n’est pas seulement une illusion. C’est un mensonge fonctionnel. Il sert à faire croire que le système est équilibré, qu’il y aurait “un juste milieu” alors que ce juste milieu est déjà construit sur la domination économique.
Et historiquement, ce “centre” a souvent pavé la route à l’extrême droite, partout en Occident. Parce qu’au moment où la crise sociale explose, où les inégalités deviennent intenables, où la colère monte, la bourgeoisie libérale préfère presque toujours une droite plus dure plutôt qu’une gauche qui toucherait à la propriété et au pouvoir économique. Elle peut faire semblant d’être choquée, elle peut pleurer sur la démocratie, elle peut écrire des éditoriaux dramatiques… mais au moment du choix, elle choisit l’ordre.
Et c’est pour ça que l’éducation politique est si difficile au Québec. Parce qu’on ne lutte pas seulement contre des partis. On lutte contre un système complet de fabrication du sens. Une bourgeoisie médiatique qui déploie une énergie immense pour nous dire qu’il n’y a pas d’extrême droite ici, ou que “ce n’est pas si simple”, ou que “les mots sont trop forts”.
Et quand on la nomme enfin, quand on dit fascisme, extrême droite, racisme structurel, on nous répond: attention, il ne faut pas stigmatiser les électeurs. Comme si le problème, c’était de “blesser des gens”, et pas d’analyser un mouvement politique réel. Cette rhétorique-là n’est pas naïve. Elle protège quelque chose. Elle protège le système de ses propres monstruosités.
Parce que l’extrême droite et le fascisme n’arrivent pas comme un météore tombé du ciel. Ils arrivent comme une solution de secours. Une arme. Un plan B. Et historiquement, c’est presque toujours la bourgeoisie libérale qui finit par ouvrir la porte, ou au minimum par laisser faire, quand elle a peur du socialisme, quand elle a peur de la gauche, quand elle a peur que le peuple s’organise autrement.
Et on voit exactement la même logique aujourd’hui: pour la droite capitaliste, un Trump ou un Biden, au fond, c’est gérable. Ça reste dans le cadre. Ça protège l’économie de marché. Ça protège les grands intérêts. Mais face à une vraie gauche populaire, face à quelqu’un qui pourrait réellement déplacer les rapports de force, inquiète-toi pas qu’ils choisiront l’autoritaire plutôt que le social. Ils choisiront toujours l’ordre contre l’émancipation.
Et au Québec, dans ce paysage, il reste Québec Solidaire comme force qui tient encore, pour l’instant, une ligne plus à gauche. Mais pour combien de temps? Sous quelle pression? Avec quels compromis à venir? Parce que le système sait faire une chose très bien: absorber, neutraliser, normaliser. Transformer les ruptures en “propositions raisonnables”. Transformer les luttes en “débats de société”. Transformer la colère en gestion.
Donc remettre les pendules à l’heure, ce n’est pas un caprice idéologique. C’est une nécessité démocratique. Tant qu’on va continuer à appeler “centre” une droite déguisée, tant qu’on va faire passer des politiques identitaires pour des nuances “légitimes”, tant qu’on va prétendre que l’extrême droite n’existe pas ici, on va rester prisonniers d’un débat truqué.
Et tant que le peuple sera enfermé dans ce décor de pluralité artificielle, la droite continuera d’avoir l’hégémonie, sous une forme douce ou brutale, mais toujours au service du même camp: celui du capital.
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