Vous vous souvenez de septembre 2019. Montréal. Un demi-million de personnes dans les rues. Une mobilisation historique. Une impression de bascule.
Greta Thunberg, alors adolescente, devenait le symbole mondial d’une jeunesse qui refusait l’inaction climatique. À l’époque, on nous a dit que tout allait changer.
Six ans plus tard, la question écologique a clairement reculé dans l’espace politique et médiatique québécois. Les gouvernements temporisent, les médias relèguent le climat au second plan, et les grandes mobilisations ont disparu.
Mais si on s’arrête uniquement aux raisons classiques, pandémie, inflation, recentrage économique, on passe à côté de l’essentiel.
Moi, je veux poser une autre question, et si le recul de l’écologie racontait surtout la trajectoire inverse entre Greta Thunberg et la masse qui marchait avec elle?
Pendant que l’écologie devenait un enjeu parmi d’autres, Greta Thunberg, elle, n’a pas édulcoré son discours. Elle l’a approfondi.
Aujourd’hui, Greta ne parle plus seulement de CO₂ et de cibles climatiques. Elle parle d’impérialisme, de colonialisme, de capitalisme, de Palestine, du Sahara occidental, des réfugiés, de domination globale.
Bref, elle a fait ce que beaucoup refusaient de faire, tirer les conséquences politiques de l’écologie. Ce n’est pas une dérive. C’est une cohérence.
Quand on comprend que la crise climatique est produite par un système économique, par des rapports de domination, par une organisation impériale du monde, on ne peut pas rester sur le terrain du tri des déchets et des gestes individuels. Greta a muté politiquement parce qu’elle est restée fidèle à la logique de départ.
Et c’est là que le malaise commence. Les centaines de milliers de jeunes qui défilaient à Montréal en 2019 n’étaient pas majoritairement des anticapitalistes. Ils étaient, pour beaucoup, des libéraux, des centristes, des écologistes compatibles avec le marché. Une écologie sans lutte des classes. Une écologie morale, individuelle, dépolitisée. Une écologie parfaitement récupérable.
Ce n’est pas un hasard si, dans les années suivantes, des multinationales se sont repeintes en vert, le greenwashing est devenu un modèle d’affaires, l’écologie a été réduite à un branding, et la conflictualité sociale a été soigneusement évacuée. On a voulu une écologie sans ennemis, donc sans victoire possible.
À mon avis, l’échec central est là. En excluant la lutte des classes, l’écologie a été aseptisée, rendue compatible avec le capitalisme, vidée de sa force politique.
Résultat, quand Greta a assumé un discours anticapitaliste, anti-impérialiste et anticolonial, la masse ne l’a pas suivie. Elle est restée "seule", ou presque.. Non pas parce qu’elle allait trop loin, mais parce que beaucoup n’étaient jamais vraiment prêts à aller jusque-là.
Ce n’est pas Greta qui a radicalisé l’écologie, c’est l’écologie qui exigeait cette radicalité. Les gouvernements, eux, n’ont pas reculé par surprise. Ils ont simplement continué leur logique.
Priorité à l’économie, à la croissance, à la compétitivité. La population, surtout les classes populaires, n’a pas soudainement cessé de se soucier de l’environnement. Elle n’a juste plus le luxe de se mobiliser uniquement sur une écologie qui ne répond pas à la précarité, au logement, à l’alimentation, au travail.Quand on a faim, on ne peut pas sauver la planète à coups de slogans abstraits.
Au Québec, ce recul s’est aussi incarné très concrètement dans l’action gouvernementale.La CAQ a progressivement vidé l’écologie de toute portée structurante, la réduisant à un irritant administratif. Le cas de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda est emblématique, une population exposée à une pollution toxique documentée, et un État qui choisit la complaisance économique plutôt que la protection de la santé publique. Et quand Bernard Drainville lâche son désormais célèbre « lâchez-moi avec les GES », ce n’est pas un dérapage isolé, c’est l’expression brute d’une ligne politique. Celle de l’écologie comme contrainte, jamais comme projet de transformation sociale.
Bref, Greta Thunberg est restée fidèle à la ligne écologiste. Elle est devenue ce que cette lutte exigeait qu’elle devienne. Ce qui s’est effondré, ce n’est pas l’écologie. C’est l’illusion qu’on pouvait la mener sans remettre en cause le capitalisme, l’impérialisme et les rapports de classe.
Si, en 2019, les 500 000 personnes dans les rues de Montréal avaient porté une perspective anticapitaliste claire, on aurait peut-être aujourd’hui 500 000 personnes contre l’impérialisme, 500 000 personnes contre l’exploitation, 500 000 personnes pour une écologie populaire....En somme,500 000 Greta Thunberg marchant encore aujourd’hui.
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