Voilà le défi, aujourd’hui, pour la gauche et l’extrême gauche, elles se font accuser de violence, ou même simplement soupçonner d’y être “disposées”, par la bourgeoisie et par tout l’écosystème qui protège l’ordre social. Et cette accusation suffit.
Elle suffit à neutraliser, à disqualifier, à déplacer la conversation, à transformer une critique politique en procès moral. On ne discute plus de ce que tu dénonces, on te demande d’abord de te laver de tout soupçon. On ne répond plus aux causes, on exige des condamnations. Et pendant que tu prouves que tu es “respectable”, l’essentiel disparaît: la violence réelle, quotidienne, institutionnelle, celle qui traverse la société et que les dominants trouvent parfaitement normale.
Le cœur du problème, c’est la manière dont le mot “violence” est confisqué. Dans le récit dominant, la violence, c’est ce qui est visible, spectaculaire, filmable: une altercation en manif, une bousculade, une vitrine brisée, une phrase jugée trop dure, parfois même une citation historique qui rappelle que la justice populaire a existé.
Là, on sort immédiatement les grands mots: “dérive”, “haine”, “radicalisation”, “menace pour la démocratie”. Et tout le monde est sommé de condamner.
Mais la violence sociale, elle, est traitée comme un fond d’écran. Les gens qui s’appauvrissent par décisions politiques, les vies détruites par la précarité, les maladies aggravées par l’inégalité d’accès aux soins, les femmes qui subissent la violence patriarcale, les minorités broyées par le racisme institutionnel, ça devient “complexe”, “malheureux”, “regrettable”.
Ce n’est plus de la violence, c’est le fonctionnement. C’est propre, administratif, dispersé, donc invisible. Et c’est précisément pour ça que c’est si efficace: parce qu’il n’y a pas un coupable identifiable, juste un ordre ordre social qui écrase en continu sans avoir l’air de frapper.
C’est là que la non-violence, pourtant légitime comme choix stratégique et éthique, peut se retourner contre ceux qui l’adoptent. Elle cesse d’être un choix pour devenir une condition d’existence politique. On ne te demande pas seulement de ne pas faire violence: on te demande de prouver en permanence que tu n’en feras jamais, que tu n’en as même pas l’idée.
Le moindre incident, la moindre image en marge d’une mobilisation, et toute la séquence est écrite d’avance: “condamnez”, “désolidarisez-vous”, “prenez vos distances”. C’est un rituel. Et ce rituel a une fonction très concrète: faire sortir le débat de la politique pour le faire entrer dans l’ordre public.
Tu ne parles plus du fond, tu gères de la communication de crise. Tu ne construis plus un rapport de force, tu te défends. Tu ne mets plus en accusation l’ordre social, tu te mets toi-même en position d’accusé.
Cette mécanique fonctionne d’autant mieux qu’elle s’appuie sur une hiérarchie implicite des vies et des biens. Dans ce cadrage, une vitrine brisée devient un scandale national, tandis qu’une politique qui abîme des milliers de vies devient une “réforme”.
Un geste symbolique de colère provoque plus d’indignation qu’un système qui précarise, humilie, expulse, discrimine. On protège l’objet parce qu’il représente un ordre, un droit de propriété, une tranquillité bourgeoise. Et on minimise les violences sociales parce qu’elles sont dissoutes dans le temps, réparties, anonymes, donc faciles à ignorer.
Résultat, la société donne des leçons de non-violence au peuple tout en tolérant une brutalité structurelle permanente. C’est une non-violence de façade qui autorise une violence de fond.
La question des Black Blocs illustre parfaitement ce piège. Peu importe qu’il s’agisse d’une tactique et non d’une organisation, peu importe qu’elle apparaisse souvent dans des mouvements beaucoup plus larges, peu importe que sa logique soit parfois de confrontation symbolique avec des cibles matérielles plutôt que des personnes.
Ce qui compte, c’est l’image, parce que l’image permet de raconter une histoire simple: “la contestation, c’est la casse”. Et cette histoire simple a un avantage immense pour les dominants: elle évite la seule question qui devrait compter, à savoir pourquoi des gens en arrivent à se heurter à l’État ou à ses symboles. On ne parle plus de justice sociale, on parle de vitrines. On ne parle plus de rapports de domination, on parle de “casseurs”. On ne parle plus de violence institutionnelle, on parle de “dérives”. Le système n’a même plus besoin de répondre, il suffit de cadrer.
Et le plus glaçant, c’est de voir l’extrême droite reprendre ce langage. Elle adopte la posture du camp de l’ordre, de la respectabilité, de la condamnation de la violence, tout en minimisant ou en niant la violence de ses propres mouvances. Elle sait que le terrain est déjà préparé: dans l’imaginaire public, la violence est associée à la gauche radicale.
Alors elle joue la victime, elle inverse les rôles, elle pleure la “barbarie” quand un affrontement tourne mal, et elle répète que la violence est l’apanage de “l’extrême gauche”. Ce renversement est politiquement rentable parce qu’il s’appuie sur le même cadrage que celui des élites libérales: la violence, c’est ce qui trouble l’ordre, pas ce qui le constitue. Et quand l’extrême droite parle la langue du tribunal moral, elle se normalise. Elle n’a pas besoin d’être cohérente, elle a juste besoin d’être compatible avec le récit dominant.
On comprend alors le dilemme dans lequel la gauche se retrouve enfermée. D’un côté, elle sait qu’offrir un prétexte répressif est un piège, et que l’histoire a montré à quel point la violence comme stratégie peut isoler, justifier la répression, couper le lien avec le reste de la société. De l’autre, elle découvre que condamner sans cesse ne protège pas, parce que l’objectif du rituel n’est pas de “prévenir la violence”: c’est de désarmer politiquement. C’est d’épuiser, de fragmenter, de forcer à parler dans un langage imposé. Et quand tu acceptes ce langage, tu acceptes déjà une partie de la défaite, parce que tu passes ton temps à dire “je ne suis pas violent” au lieu de dire “regardez la violence dans laquelle vous vivez”. Tu laisses le système choisir le terrain, le vocabulaire, le rythme, le sujet.
Le vrai enjeu, donc, n’est pas de glorifier la violence ni de faire semblant qu’elle n’existe pas. L’enjeu, c’est de refuser la confiscation du mot “violence” par ceux qui bénéficient d’un ordre social violent.
C’est de remettre la violence structurelle au centre, de nommer ce que le libéralisme cache derrière des termes neutres: austérité, précarisation, expulsion, discrimination, impunité, patriarcat, racisme institutionnel. C’est de rappeler que la violence n’est pas seulement un geste en marge d’une manif, c’est aussi une politique qui rend la vie invivable, une institution qui humilie, une indifférence qui tue. Et tant que cette violence-là restera hors champ, la société continuera à jouer la comédie de la non-violence tout en acceptant la brutalité permanente.
Le défi, pour la gauche, c’est de ne pas se laisser museler par la respectabilité: parce que, dans la bouche des dominants, la respectabilité n’est pas une vertu. C’est une muselière.
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