Le racisme respectable, ou comprendre comment le racisme s’institutionnalise au Québec
En 2004, le sociologue Saïd Bouamama publiait L’Affaire du foulard islamique : la production d’un racisme respectable. Il y analysait comment le racisme pouvait désormais se présenter sous les habits de la laïcité, du féminisme, de l’émancipation et des valeurs républicaines. Un racisme qui n'a plus besoin de s'assumer comme tel pour produire de l'exclusion.
20ans plus tard, cette grille de lecture permet aussi d'interroger la trajectoire du Québec. De la crise des accommodements raisonnables en 2006-2007 à la Charte des valeurs du Parti québécois en 2013, les controverses autour de la religion et de l'immigration ont progressivement occupé une place centrale dans le débat public. En 2019, la loi 21 a inscrit dans le droit l'interdiction du port de signes religieux pour certaines catégories d'employés de l'État.
Depuis, les restrictions se sont étendues. La loi 9, adoptée en avril 2026, élargit notamment l'interdiction aux centres de la petite enfance et aux garderies subventionnées, sous réserve de droits acquis pour le personnel déjà en poste.
Cette évolution traverse désormais plusieurs familles politiques, jusque chez les libéraux. Le débat ne porte plus seulement sur l'existence de la loi 21, mais aussi sur son maintien, son élargissement et sa protection juridique. Le chef libéral Charles Milliard a notamment annoncé qu'il ne renouvellerait pas la clause dérogatoire protégeant cette loi.
Les défenseurs de ces mesures invoquent la neutralité religieuse de l'État et l'égalité entre les sexes. La gauche antiraciste dénonce leurs effets discriminatoires, particulièrement sur les femmes musulmanes qui portent le voile.
C'est précisément ce que le concept de Bouamama nous invite à examiner : comment des principes présentés comme universels peuvent-ils servir à légitimer des exclusions qui, à force d'être débattues, normalisées et inscrites dans la loi, finissent par paraître parfaitement respectables ?