On va définir une catégorie politique dont on n’entend jamais parler, malgré son omniprésence. Dans un contexte où la droite utilise depuis quelques semaines le terme « gauche radicale » pour définir les militants de gauche afin de les disqualifier, notamment sur Radio-Canada, on va donc, nous aussi, remettre les pendules à l’heure et parler des socio-libéraux.
Tout d'abord, les socio-libéraux ne sont pas de gauche, et ce n’est pas une opinion, c’est une définition politique.
Depuis que nous publions, que nous analysons, que nous prenons position publiquement, un phénomène revient sans cesse.
Dès que nous excluons les socio-libéraux ou les libéraux progressistes du champ de la gauche, ils se sentent attaqués, vexés, parfois même diffamés. Ils répondent " mais je suis de gauche! Vous êtes qui pour dire qui est de gauche".. ils se disent de gauche, comme si cela allait de soi.
Le problème n’est pas émotionnel, il est politique, et il tient à une chose simple, la gauche n’est pas une identité morale, c’est une position dans le conflit social.
Définir la gauche n’est pas arbitraire, dire que les socio-libéraux ne sont pas de gauche n’est pas une décision arbitraire non plus, ce n’est pas une posture sectaire, c’est une définition fondée sur des critères politiques précis, historiquement et théoriquement établis.
La gauche, repose sur quelques piliers fondamentaux.
Une position anticapitaliste, ou à minima une volonté réelle de rompre avec les logiques de domination du capital.
Une lecture structurelle des rapports sociaux, en particulier des rapports de classe.
Un antiracisme politique, qui combat les systèmes et non seulement les préjugés.
Un féminisme matérialiste, qui s’attaque aux structures patriarcales et économiques, pas seulement aux comportements individuels.
Un anti-impérialisme et décolonial clair, sans ambiguïté.
Une opposition aux dominants, pas une collaboration avec eux...Voilà le minimum.
À partir de là, beaucoup de choses deviennent limpides.
Le socio-libéralisme, veulent gérer le système, et non pas le combattre. En fait, le socio-libéralisme, qu’il se présente sous la forme de progressisme, de centrisme éclairé ou de social-démocratie moderne, ne remet pas en cause le capitalisme. Il cherche à l’aménager, à le rendre plus inclusif, plus humain, plus divers
Mais le problème est précisément là, le capitalisme ne produit pas des injustices par accident, il les produit par structure.
Les socio-libéraux acceptent donc l’économie de marché, la propriété privée des grands moyens de production, la concentration de la richesse, et tentent ensuite de corriger les dégâts par des politiques symboliques, des programmes ciblés ou des discours moraux.
C’est pour cela qu’ils ne sont pas de gauche, car ils ne s’opposent pas aux dominants, ils négocient avec eux, ou le sont.
Beaucoup de figures médiatiques issues de la bourgeoisie culturelle se définissent de gauche parce qu’elles adoptent des positions dites "woke". Elles défendent les droits LGBTQ, se disent féministes, dénoncent parfois le racisme, mais tout cela est souvent fait dans un cadre strictement libéral.
Un exemple récent et éclairant, c’est l’entrevue de Haroun Bouazzi à la matinale de Radio-Canada. Bouazzi, député racisé, venait de dénoncer explicitement le racisme à l’Assemblée nationale, pas comme un simple problème de préjugés, mais comme une réalité structurelle inscrite dans les institutions et les rapports de pouvoir.
Au lieu d’ouvrir un débat politique sérieux, l’échange a ressemblé à une mise au pas. L’animateur a adopté une posture faussement neutre mais profondément disciplinaire, avec un déplacement constant vers la forme, le ton, l’inconfort, comme si le problème c’était d’avoir nommé le racisme là où il dérange. Beaucoup de gens ont été choqués parce qu’on a vu, en direct, la violence symbolique de ce progressisme libéral contre un homme racisé qui ose politiser le racisme.
Ce moment résume parfaitement la logique socio-libérale, tolérer la critique tant qu’elle reste abstraite et compatible avec l’ordre existant, puis recadrer dès qu’elle devient structurelle et menaçante. Et c’est exactement pour ça que ces gens ne sont pas nos camarades.
En résumé, un féminisme libéral ne remet pas en cause la division sexuelle du travail ni l’exploitation économique.
Un antiracisme libéral ne s’attaque ni à l’impérialisme, ni à la police, ni aux rapports coloniaux.
Des luttes LGBTQ libérales peuvent parfaitement cohabiter avec le capitalisme, les multinationales, et même avec des États coloniaux.
Ce n’est pas un hasard si les grandes entreprises financent les marches de la Fierté
Ce n’est pas un hasard non plus si ces mêmes espaces ont parfois exclu ou marginalisé des militants qui voulaient dénoncer le colonialisme et défendre la Palestine. On en a eu un exemple cet été a Montréal.
La fracture est là, être pour les droits LGBTQ ne suffit pas, il y a deux visions irréconciliables, une vision anticoloniale, anticapitaliste, anti-impérialiste, une vision libérale qui veut l’inclusion dans l’ordre existant.
La gauche ne cherche pas à intégrer plus de monde dans un système injuste, elle cherche à abolir les privilèges et les rapports de domination.
La question de la Palestine a été un révélateur brutal.
Elle a montré que beaucoup de progressistes libéraux, pourtant très loquaces sur les droits humains, sont incapables de rompre avec l’ordre impérial occidental.
Elle a aussi révélé une hiérarchie implicite des vies, des silences calculés, et une peur panique de froisser le consensus médiatique.
L’anti-impérialisme n’est pas un supplément d’âme, c’est un critère central pour définir la gauche.
Si on ne s’oppose pas à l’impérialisme quand il est visible, documenté, massif, alors on ne fait pas de politique de gauche, on fait de la gestion morale du statu quo.
Les socio-libéraux ont une tendance constante à vouloir collaborer avec la bourgeoisie libérale, à faire des compromis, à adoucir la radicalité, à expliquer que le problème, ce sont les excès, les mots trop durs, les conflits trop frontaux. Car souvent, ils sont cette bourgeoisie libérale aussi.
Mais tout ce qui vous pousse à renoncer au conflit de classe n’est pas de gauche, tout ce qui transforme la radicalité en défaut est un renoncement politique.
Cela fait plus de 40 ans que le néolibéralisme fonctionne sur ce principe, la social-démocratie a essayé, peut-être que ça a partiellement marché à une autre époque, aujourd’hui, le constat est clair, ça ne fonctionne plus.
Refuser de considérer les socio-libéraux comme des camarades ne veut pas dire refuser toute discussion, nous parlons à tout le monde, nous savons identifier des convergences de lutte.
Nous avons par exemple fait un balado avec l’humoriste Renzel Dashington, qui se définit lui-même comme socio-libéral, et c’était pertinent, parce que sur l’antiracisme, sur certaines luttes concrètes, des alliances ponctuelles sont possibles.
Mais l’alliance n’est pas la confusion, la convergence n’est pas l’adhésion.
Dès que ces mêmes personnes cherchent à diluer la gauche, à disqualifier sa radicalité, à la réduire à un problème de ton ou d’extrémisme, il faut s’y opposer fermement....Redéfinir la gauche est une nécessité politique.
Sinon comment reconnaître un socio-libéral?
Un socio-libéral se reconnaît au fait qu’il se dit de gauche tout en refusant d’attaquer les structures de domination, il parle beaucoup de dialogue, de nuance et de complexité dès qu’on évoque le capitalisme, l’impérialisme ou la bourgeoisie, il soutient les luttes tant qu’elles restent compatibles avec l’ordre existant, et il considère toujours la radicalité comme un problème de ton plutôt qu’une nécessité politique, il défend l’inclusion dans le système, jamais la remise en cause du système lui-même. Pour lui, les extrêmes se rejoignent.
C’est quelqu’un qui affiche des logos de minorités, cite Martin Luther King hors contexte, parle d’antiracisme mais évite soigneusement de parler de police ou d’impérialisme, se dit féministe mais ne touche jamais aux rapports de classe ni à l’exploitation économique, condamne les injustices avec émotion mais appelle au calme dès que ça dérange les puissants, il adore les grandes causes tant qu’elles ne menacent ni ses privilèges ni ceux de la bourgeoisie libérale, et au fond, son horizon politique, c'est citer que Elon Musk ou Jeff Bezos pour dire qu'il faut plus d'impôts pour les "riches", il veut que tout le monde ait une place à la table, sans jamais se demander qui possède la table ni qui la nettoie.
Et pour finir, il faut préciser que quand le fascisme arrive réellement, les socio-libéraux finissent presque toujours par trahir, non pas par cruauté mais par position de classe, parce qu’ils craignent davantage la rupture avec l’ordre libéral que la violence autoritaire, ils préfèrent sauver les institutions, les marchés et la stabilité plutôt que risquer une transformation radicale, et au moment décisif, ils appellent au calme, à l’unité nationale et au moindre mal, ce qui revient concrètement à désarmer les forces populaires et à ouvrir la voie à l’autoritarisme, l’histoire l’a montré, chaque fois que le choix se pose entre le capital et la démocratie réelle, cette classe choisit le capital, même au prix d’une alliance tacite avec le fascisme.
/image%2F7199906%2F20260203%2Fob_5cc30e_627077773-1221769770053798-12643620091.jpg)